Cunéitourisme & gorges peu profondes
Les ajoncs bourgeonnent & les bourgeois bougonnent pendant que le cunéitouriste attend son guide au mauvais endroit. C’est la faute à la base de données et à ce con de Michel qui a fait confiance à ce con de logiciel. Depuis le temps qu’on vous dit qu’y faut pas faire confiance aux ordinateurs.
A tout malheur son opportunité, commerciale en l’occurrence. Quoi de mieux qu’un quiproquo géographique pour vanter les données incorruptibles du Kerlandrier ? Le quidam est conquis et les cartes de visite font patienter nos compagnons d’infortune au fameux “T”. Avantage du cunéitourisme : même quand on se plante de destination, on se plante pas de beaucoup.
On a déjà vu à l’oeuvre notre guide, à la Maison du Patrimoine de Concarneau, haranguant une foule bedonnante de touristes aérophagiques entre deux âges, cabotinant d’anecdotes en calembours, distillant son savoir du coin l’air de rien. Le type est un pro. Derrière l’explication la plus anodine ou banale se cache, sans garantie aucune et c’est là le sel de l’expérience, une pépite vernaculaire ou un trésor de savoir local. Le cunéitouriste hors d’alerte aura tôt échoué à saisir la densité exotique et granitique (ρ = 2.7 mon pote c’est du lourd) du propos. Le type est un poète parce qu’il ne le sait pas.
Son terrain de jeu : les terres acquises par le conseil départemental à la barbe du vénal Etat national. A quelques relents communards répondent les relents méphitiques du griffon du plateau qu’un type a un jour occis avant d’occir l’autre type qui a voulu lui piquer sa gonzesse. On vous la fait courte sinon l’homme blanc aux lunettes teintées va prendre le contrôle de la dialectique et mansplainer à tout va sur les contreforts des coteaux incultes.
L’assemblée, plus bedonnantes que bretonnantes, ne lui tient pas rigueur de son breton approximatif. A coup de menez et de roc’h on conclut inévitablement que les gens du coin c’est pas les derniers quand il s’agit de trouver les cinquante manières de distinguer un caillou pointu d’un caillou arrondi. Le grand classique de linguiste émérite pour expliquer que mêmes quand les gens ont rien à se mettre dans le cornet ils sont créatifs. Remettez-nous un peu de Giono.
Alors qu’on labofictionne entre deux stations du savoir local - généralement séparées de quinze ou vingt mètres - pour savoir comment on survivrait dans ce milieu verdoyant mais hostile aux ignorants botaniques comme nous, les ajoncs nous apparûtent. Prends-moi l’ajonc à pleine main, tout ça, mais surtout sème l’ajonc pour tes chevaux. On sait pas si on ira au paradis - rapport à Saint Pierre et les bretons alcoolos - mais on peut manger de l’ajonc.
Sur la redescente, entre une ruine et un big up à Jean-Marie Déguinet, on traverse la houssaie. On aimerait bien passer l’aprèm’ à se tordre de rire en demandant où c’est mais on n’a pas le temps, faut qu’on fasse des blagues sur enlever l’eau à vélo derrière nos vitres teintés de vieil homme blanc. On l’a dans le colimateur çui-là qui fait rien qu’à étaler sa science bancale à des moments inopportuns. Il a pourri notre quête mystique du caillou mythique de l’écorché d’Ergué-Gabéric. On a failli oublier de voir la goutière creusée par les chevaux qui peuvent pas se baisser, mais on la voit plus parce qu’y en n’a plus de goutière donc on repart avec notre histoire de chevaux qui a soif à mi-pente sans trop savoir quoi en faire.
Après les bretons alcoolos c’est le meunier fainéant et priapique qui emplit désespérément l’espace jusqu’à ce que le génie civil s’en mêle. Un bief invisible, des précisions techniques totalement hasardeuses, une reproduction médiocre d’une huile de Louis Noël et nous voilà à nouveau aimantés par ce lieu légendaire. Moulin atypique cherche propriétaire flambeur pour rénovation diabolique du sol au plafond. Hélicoptère de rigueur, farfadets non fournis, faut se projeter mais beaucoup de charme. L’autre moulin, en amont, c’est celui des huiles du coin. Celui-là il doit être en bon état mais on peut même pas le toucher avec les yeux il est bien protégé. Y a plus qu’à se rouler une tige dans du papier OCB, comme un clin d’oeil désabusé aux puissants de ce monde.
Mais surtout, y a plus qu’à se tirer parce que Jéjé il a des fourmis dans les jambes et il est prêt à toutes les extrémités pour se sortir de cette situation. On s’escamote juste après la passerelle au prétexte fallacieux qu’on doit retrouver notre point de départ qui est à l’opposé de leur point d’arrivée. Une adepte des randonnées corsées prend la tangente avec nous, lasse de ronger son frein après son col de la Forclaz. Préservé du culte de la performance physique grâce à notre guide omnibus, il nous reste assez de lucidité pour échapper aux poulpiquets, et de batterie pour se géolocaliser.
Nous n’aurons pas goûté à l’extase de l’autre rive qui, nous n’en doutons pas, recèle maintes merveilles au creux du tapis des fougères. Nous restons sur notre faim, un brin embarrassés d’abandonner cette équipée éphémère et anonyme, inquiets de n’être plus les corps étrangers et malicieux autour desquels s’agglomère la nacre endémique de la petite histoire locale. Mais nous reviendrons, Jean-Marie. Nous reviendrons et les abeilles essaimeront du fond des gorges au sommet du coteau.